Note: an English version of this conversation is available here.

Claude Ber est une écrivaine, essayiste, autrice dramatique, philosophe et professeure française ; ses écrits englobent poésie et proseou poèmes verticaux et horizontaux, comme elle préfère les nommer, estompant les délimitations.

J’ai contacté Claude Ber pour la première fois après avoir pris connaissance de son étonnante, fragmentaire méditation sur le thème du deuil, La mort n’est jamais comme, qui emporta le Prix international de poésie francophone Yvan-Goll in 2004. Le livre a déjà un traducteur anglophone, me répond-elle, mais peut-être serais-je intéressée par son dernier ouvrage ? Peu après, je reçois par la poste un mince livre de poche blanc cassé des Éditions de l’Amandier, signé.

Cela fait bientôt trois ans maintenant que je travaille à la traduction d’extraits d’Épître Langue Louve (2015). Dans cette œuvre, l’écriture de Ber est dense d’allusions et de clartés soudaines, comme une carotte de forage de la nature humaine ; poésie presque concrète le temps d’un vers, la syntaxe se fait jeu au suivant.

Pendant toute cette période, Claude Ber a patiemment répondu à mes questions de traduction, toujours avec amabilité, érudition et juste une pointe d’ironie, en juste reconnaissance de la futilité agréable de l’exercice. Cet échange, mené par courriel, s’inscrit dans la même tradition.

—Elodie Olson-Coons

 

Je serais curieuse de savoir à quoi ressemble votre journée de travail : quand vous écrivez, comment, si vous avez un espace dédié à la création…  

Claude Ber, photographie Adreinne Arth

Claude Ber, photographie Adreinne Arth

Je n’ai pas une journée de travail type. Tout dépend des périodes et de l’état d’avancement d’un livre.

J’accumule d’abord des notations, des fragments très brefs ou plus consistants, dont je prends note à n’importe quel moment – même la nuit parfois - soit dans un carnet soit, plutôt, sur la page de notes de mon iphone, que j’envoie directement sur l’ordinateur.  J’engrange ainsi du matériau, que je laisse mûrir longtemps, que je retravaille à intervalles irréguliers et qui va prendre forme quand le livre ou les livres en gestation commencent à se dessiner.

Je travaille toujours plusieurs ouvrages à la fois jusqu’à ce l’un d’eux prenne le pas sur les autres et s’achemine vers son accomplissement. En cela, je n’écris pas de recueils, qui rassembleraient des textes antérieurs, mais des livres, où, certes, prennent place des textes dont existent les premières ébauches, mais qui se modifient, considérablement parfois, dès qu’ils entrent dans la composition d’un livre, parfois des années après leur premier jet. Dans cette phase d’écriture, il m’arrive d’écrire huit à dix heures par jour.

Alternent ainsi des temps d’écriture très intense, les périodes plus habituelles, où je travaille régulièrement chaque jour des notes, des articles, des textes de différente nature (poésie, récit, articles, conférences…) et des moments de répit aussi, où je laisse sensations, émotions, pensées germer en moi, ne griffonnant que quelques lignes. Où je vis simplement ! Dans toute l’intensité de la vie…

J’ai besoin que les textes infusent longtemps et je jette beaucoup. De là, parfois, ma difficulté à répondre aux demandes de publications en revues car je n’ai pas un stock de poèmes prêts, seulement des fragments et des esquisses épars que je considère comme en chantier jusqu’à ce qu’ils entrent dans l’écriture d’un livre.

S’il y a des rituels d’écriture, ils sont dans la régularité, qui me ramène peu ou prou quasi tous les jours devant l’écran, le plus souvent dans mon bureau à Paris, mais aussi dans le jardin de ma « maison de mer » près de Nice.

 

La question de ce que peut être le poème revient dans votre œuvre. Ce qu’on nomme poème, d’où il vient, à quoi il sert – ce sens semble dépasser le verbe. Pouvez-vous me parler de ce questionnement ?

 

Tout poète me semble mettre en œuvre, en même temps qu’il écrit, sa représentation et sa conception du poème. L’interrogation sur le poème est, pour moi, indissociable de son écriture dans un va et vient entre le faire, l’action d’écrire et la réflexion sur cette dernière. Cette réflexion affleure ponctuellement dans mes textes même si l’essentiel de mon écriture n’est pas l’interrogation sur elle-même.

Dans l’évidente impossibilité de reprendre ici cette rumination sur le poème, qui accompagne son écriture, je pourrais me prêter au jeu de définitions en l’emporte-pièce ! Disant, par exemple, que le poème est court circuit ou qu’il est maximum de sens sur minimum de surface à l’inverse de la « com » qui est minimum de sens sur maximum de surface ! Ou que c’est un millefeuilles de sens qui fait sens en tous sens, avec, dans ma langue, l’homophonie opportune qui superpose les sens et le sens ! Ou bien encore qu’il oscille, funambule, sur la ligne de crête entre parole et écriture, silence et formulation, son et sens,  entre la voix et la vue, l’immédiateté de l’expérience de vivre et le recul de l’écriture, entre diastole et systole, ping-pong des émotions et big-bang de l’univers, dans l’entre deux dates d’une vie et de son écoute qu’il fait écouter. Dans tous les cas, c’est un excellent décapant, qui décrasse l’âme et l’esprit, ravive l’écoute, la vue et tous nos sens! Sérieusement, le poème échappe à ses assignations, glissant entre les doigts en avatar, cette fois, de quelque savonnette dans l’eau du bain ! Il faut quelque humour pour tenir à distance les définitions étroites du poème, quand, comme le soulignait salutairement  Zukofsky « la meilleure façon de savoir ce qu’est la poésie est de lire des poèmes. »

Cette malléabilité mouvante du poème ne signifie pas pour autant qu’il est n’importe quoi et certainement pas la niaiserie sentimentaliste et mièvre que désigne trop souvent le terme de poétique. À la fois pratique de langage et mode d’être au monde, de le vivre et de le penser, le poème est sans cesse remis en chantier. Les « arts poétiques » - car c’est très ancienne tradition que le poème présentant son art poétique - développés par chaque poète comme par les courants poétiques successifs sont indissociables de son histoire. Le poème est plongé dans l’histoire et s’écrit dans la conscience de ses constantes et de ses métamorphoses comme de cette historicité. Il interroge et s’interroge quand cette interrogation témoigne aussi bien de nous-mêmes que d’un aujourd’hui traversé par l’in-quiétude, l’intranquillité chère à Pessoa.

C’est à travers les mues et variations de ses formes que le poème dit et nous dit. Il me semble, dès lors, difficile d’écrire sans s’interroger sur ce que l’on fait, sachant que seule l’écriture du poème, son faire, apporte non la réponse, mais des réponses partielles, provisoires et risquées à cette interrogation. Dans mon dernier livre, Mues, qui va paraître, j’ai travaillé, par exemple, d’une autre façon encore les frontières à la fois poreuses et pourtant sensibles du poétique dans lesquelles s’aventure sans cesse mon écriture, notamment, dans ce cas, par le passage du récit au poème en continu comme à travers plusieurs formes d’incrustations. Cette recherche formelle n’est pas simple gymnastique formaliste, elle correspond à ma sensation, ma perception du monde actuel, où l’entre-deux, les thèmes de l’ « inter », du « trans » dans l’art et la littérature reflètent d’analogues intrications et passages dans les domaines de la culture, de l’identité, d’une expérience du temps aussi, où des durées se chevauchent et s’imbriquent. Par sa forme aussi le poème parle de nous et de notre ici et maintenant.

Quant à dire d’où vient le poème et à quoi il sert, ou bien ce serait entreprendre trop long chemin ou bien il faut trancher avec quelque brusquerie!

D’où vient-il ? De nous. Du profond de nous. De nos émotions, de notre expérience. De ce qui nous lie tous et de ce qui singularise chacun et chacune. De nos corps mortels, dont il rappelle la fragilité. Son histoire l’associe originellement et de manière quasi universelle au chant, à la voix, au souffle, à une oralité, dont il s’émancipera plus ou moins selon les cultures et qu’il retrouve cycliquement à des degrés divers, indissociable, de toute façon, du sensible, du corps, d’où il vient.

À quoi sert-il ? Le poème ne sert à rien et heureusement ! Il témoigne de nous, rappelant opportunément que le passage à la toise de l’utilité est aussi le chemin de la servitude. Nous ne servons à rien, la vie ne sert à rien, nous sommes notre propre finalité, la vie est sa propre finalité. Le poème rappellerait-il simplement cela, qu’il serait déjà indispensable, soulignant aussi, au passage, que le langage ne sert pas seulement à dire quelque chose, mais, comme l’épouillage des primates, à mettre en contact, à apprivoiser. Cet apprivoisement est, pour moi, inséparable du poème. Loin de la bien-pensance et des bonnes intentions - on n’écrit pas du poème avec des intentions et la fraternité du poème n’est pas niaise, son hospitalité est dans la désappropriation. Dans l’impropriété car la langue du poème est impropre à tout usage utilitaire, mais s’entretient avec tout – avec soi, avec l’autre, avec les mots et les mondes, l’ici comme l’ailleurs, morts et vivants, bêtes et gens, plantes et pierres, novas et neutrinos, possibles et impossibles. Le fatras de tout.  Dans cette  l’hospitalité, il y a l’utopie explicite ou implicite d’une Cité hospitalière au tout vivant.

La gratuité du poème refusant rôles et justifications fait écho à celle de la vie, de toute vie. Redisant que nous sommes simplement. Il y a au poème une considération de toute vie et sinon une invite à la présence au présent, au fais ce que tu fais d’antique sagesse dans la souvenance que savoir, saveur et sagesse ont même racine dans un sapere (goûter), où se donnent à re-sentir et ressentir le goût de la vie comme l’appétence à être et le désir, du moins à une attention, à la plus extrême attention à toutes formes de vie, aux plus petits tressaillements de la vie. De cela, l’humanité peut-elle se passer ? La Cité peut-elle s’en passer ? Et celle qui s’en passe, de quoi fait-elle l’impasse? De quoi sinon de chacun de nous ?

Extraite du livre  Paysage de Cerveau , photographie Adrienne Arth

Extraite du livre Paysage de Cerveau, photographie Adrienne Arth

Serait-il juste de dire que vous êtes plus intéressée par le potentiel de la parole que par ses limites ?


Je ne dissocie pas l’un de l’autre. Ecrire est à la fois donner forme et soustraire, sacrifier. Formuler fait naître un possible qui en exclut d’autres innombrables. Tout dépend aussi de ce qu’on entend par potentiel de la parole et par ses limites. Il n’y a pas de pensée hors langage, pas de poème hors de sa formulation. Le terme même d’indicible est encore du langage désignant sa propre limite. Que beaucoup de nous-mêmes et du monde échappe à nos mots tient à nos limites. Celles du langage sont les nôtres. Cet insaisissable, je le souligne souvent dans mon écriture, qu’il relève de notre inéluctable historicité, de nos pans obscurs, de l’énigme de notre être et de nos vies, de l’étroitesse de nos sens, de notre expérience, comme de notre esprit, mais je ne conçois pas la parole comme un instrument extérieur à nous, un outil déficient ou, à l’inverse, tout puissant ; elle est indissociable de notre humanité, dont elle traduit à la fois l’impouvoir et le pouvoir. J’ai autant de méfiance à l’égard de l’illusion de toute puissance, du besoin de maîtrise qu’à l’égard de la déploration de l’impuissance du langage. Toutes deux se rejoignent dans un rêve d’absolu et de domination, dont elles célèbrent les pouvoirs ou déplorent l’impossibilité, mais dont toute notre histoire témoigne des effets dévastateurs.

Sans doute aussi l’expérience personnelle que j’ai eue de l’accompagnement de la folie et de l’effondrement du langage, de son véritable effondrement, m’a-t-elle fait ressentir la thème de la déploration des limites du langage comme un peu artificiel voire conventionnel. Devant le dénuement absolu, on apprend l’humilité et on ne peut plus entonner, les mains pleines, la plainte affectée du dénuement…

De toute manière, écrire est aussi se « désécrire », à la fois saisir et se dessaisir. Il y a du conscient, du pesé, compté, calculé dans l’écriture du poème et du lâcher-prise. De l’accueil. J’écris du poème, mais le poème s’écrit et m’écrit aussi… Les deux embouts sont inséparables. Il en est de même du langage, son potentiel et ses limites sont pile et face d’une même pièce. C’est avec cela que j’écris, dans la vitalité, l’énergie de la parole, qui est celle de la vie. Dans le goût et la joie d’exister, de ressentir, mais aussi dans la conscience, l’expérience de la douleur et de la mort qui en est indissociable. Les mots ne font pas de miracles. Dire la mort ne la vainc pas. Le langage dit simplement de nous, tels que nous sommes, entre rien et tout. Le poème dit l’infime précieux de chaque vie, sa plénitude et ses limites, sa souffrance et sa joie.

Il y a, dans la relation du poème à la parole, un lointain souvenir du Verbe créateur, trace du souffle, de ce pneuma grec ou ce rhua hébreux signifiant à la fois souffle et esprit, qui est devenu figure académique stérile sous le nom « d’inspiration », mais désignait initialement un temps de la respiration quand inspirer c’est être vivant, expirer mourir. Un poète inspiré, c’est un poète vivant, sachant qu’on peut être mort en vie… Ecrire est, en cela, pour moi, indissociable d’un éveil. D’une intensité. Là réside le potentiel de la parole, dans la capacité à restituer, parfois, un peu du vivant de la vie. Il existe de la parole vivante, qui donne vie, reflète vie et de la parole morte ou mortelle comme il existe un silence fécond, empli, et un silence creux. Cette dualité est présente dans mes textes, conjuguant vide, plein, vie, mort, exultation et souffrance. Tout cela qui nous constitue tout comme notre langage. Le poème travaille toujours plus ou moins, pour moi, l’oxymore et le paradoxe, reflétant, suscitant  émotions, états d’être ou de conscience autre que le discours, nous mettant en mouvement...

Écrire, c’est tenter un dire, tenter même de dire « ce que parler veut dire » pour reprendre la formule de Mandelstam sans illusion d’y parvenir et sans non plus déploration d’y échouer. Dans l’ambivalence, notre propre ambivalence. Dans l’ambiguïté de ce que nous sommes et qui s’inscrit dans la parole. J’ai employé jusque là parole, langage, écriture comme des synonymes, mais ils ne le sont pas. Parole et écriture actualisent un langage « commun », qui existe hors de nous, que nous recevons – on naît de l’oreille écrivait justement Rabelais…- Nous recevons la langue, une langue commune dans lesquelles chacun, chacune va exprimer sa singularité. La parole est acte du corps, qui vit par le corps, dans l’instant du corps, mâchant mots dans la bouche. Elle est gorge, langue, lèvres, dents, poumons, souffle, voix L’écriture, elle, est différée. Écrivant l’oiseau j’écris en même temps sa présence et son absence… C’est là que se tient le poème, entre présence et absence. Dans la tentative de faire apparaître l’oiseau sur la page et dans la conscience qu’il n’y est pas…

Peu ou prou, tous les poètes le disent d’une manière ou d’une autre.  Réenchantement du monde, conversion du regard, inauguration d'un mode spécifique d'être et de sentir, revitalisation d’une langue usée et anémiée par la réduction à sa fonction de communication formulent ce travail de la langue, qui cherche à élargir ses possibles, à donner présence au monde - « Là où la montagne dépasse du mot qui la désigne se trouve un poète » écrit, par exemple, Elytis- à restaurer l’être en nous en « retirant à notre vue intérieure la couche de familiarité, qui nous obscurcit la merveille de notre être » (Shelley) ou à « l’intensifier » (Bonnefoy).  Il faut que ça (y compris le désir qui se love allusivement dans ces deux lettres) fasse présence par et au cœur des mots.

En cela le poème garde à la fois mémoire et regret de la parole. Il est dirécrire en un seul mot comme il m’arrive de qualifier cet entre-deux, cette tension « entre » qu’est pour moi le poème en équilibre et déséquilibre entre, d’un côté, l’immédiateté de l’expérience, la pulsion vitale de la parole et de la voix, de l’autre côté, la distance du regard et du recul critique de l’écrit. Le sonore et le rythmique du poème sont présence de la voix, du souffle vital, du corps en lui. C’est, sans doute, de cet élan et de l’ampleur de ce souffle, dans certains de mes textes, que naît le sentiment d’un potentiel de la parole. Mais cette énergie du souffle, cette jubilation de la langue s’allie à sa brisure, au bégayement, au blanc mutique de l’impossible…

Le propre du poème est de cesser d’arraisonner le sens, de se déprendre, dans une insurrection de la langue à son murmure comme à sa clameur, dans la conscience du pouvoir du langage qui nous instaure en humanité et dans la conscience égale de son impuissance, de son impotence qui sait ne convoquer que l’après-coup de ce qui a lieu ou qui s’évanouit dans son dire, dans l’expérience que la compréhension est autant désappropriation qu’appropriation et qu’il n’y a pas d’issue dans l’emprise.

Le sens de vos textes est-il quelque chose de fixe pour vous ? Comment ressentez-vous le fait que le lecteur (réel ou théorique) peut en avoir une autre expérience ?

« Sous-Bois » photographie Adrienne Arth

« Sous-Bois » photographie Adrienne Arth

Un livre est une liberté. Un poème est une « machine » à produire du sens, étrange machine aux rouages précisément réglés, mais dont il n’existe aucun modèle de réalisation. Ce sens n’émerge et ne s’active que dans la relation. Il n’y a pas poème tant que d’autres ne l’ont pas désigné comme tel. Oeuvre ouverte, le poème est altéré dans tous les sens du terme, traversé par une soif de tout et par toute altérité, y compris la nôtre propre. Il n’est pas assigné à des significations, mais tente de produire du sens et même plutôt une signifiance, qui ne se déploie qu’en relation.

Bien sûr, comme dans toute relation, deux sont présents, l’auteur et les lecteurs et il ne s’agit pas d’aller à l’excès d’un côté ou de l’autre. Agacée parfois par des représentations étroites et compassées du poème, je disais à mes étudiants de manière quelque peu provocatrice que le poème était comme une chaussure, où il fallait assez de vide pour que le lecteur y loge le pied sans que pour autant une pantoufle soit un escarpin ou une chaussure de ski ! C’était façon cavalière de délimiter l’espace de la lecture entre d’un côté, surinterprétation voire contresens et de l’autre illusion d’un sens figé et unique.

En tant que poète, je n’ai rien à dire de l’expérience que les lecteurs font de mes poèmes, elle leur appartient. À partir du moment où le poème est publié, rendu public, il m’échappe. J’ai fait ce que j’ai pu pour qu’il « fonctionne » et il me semble qu’il le peut quand je le publie car il serait malhonnête de livrer aux lecteurs un texte qu’on pense inaccompli, mais c’est sans certitude. C’est un risque. Ecrire est toujours un risque. Ensuite que le poème vive ou meure, dépend des autres… C’est même à sa capacité d’engendrer lectures et relectures que se jauge une œuvre sur la durée. Le poète, lui, est souvent mort depuis longtemps…

L’expérience du lecteur appartient au lecteur. Je ne suis pas gardienne du sens du poème, je l’ai écrit, là s’arrête mon rôle. Le poème échappe à tout arraisonnement, le mien compris, du moins c’est ce que je peux espérer de mieux pour mes textes, qu’ils vivent loin de moi et hors de moi quand écrire est expérience de désappropriation et non d’appropriation. Je me souviens de lecteurs et lectrices, qui, par exemple, dans le texte « ce qui reste » de La mort n’est jamais comme, ont lu la mort d’un père, d’un frère alors que le deuil amoureux est explicite, mais ces lectures montraient qu’ils s’étaient approprié le poème, l’avaient lu à travers leur propre expérience de la perte et cela c’était plutôt bon signe !

On n’écrit pas, me semble-t-il, pour exhausser son moi, même si on écrit avec du soi, avec son expérience de vie, ses émotions, sa vision du monde, sa sensibilité propre, le poème est, au contraire, passage de l’ego au sujet quand « je » n’est pas le moi ni l’ego le sujet… Il est ouverture, appel, é-vocation, con-vocation, voix qui épèle et appelle de l’autre. Dans ce dialogue ouvert, je suis, une fois l’ouvrage accompli, du côté de la disparition… Il n’y a rien là que de banal, nous ne sommes pas propriétaires ni maîtres de ce que nous mettons au monde, œuvres ou descendance, nous avons seulement à tenter de faire que nos ouvrages, nos enfants vivent hors de nous, après nous et dans tous les cas hors de toute mainmise. Dans leur liberté et dans celle de leur devenir. Ce n’est que comparaison bien sûr, mais qui rappelle que donner vie au sens propre ou figuré c’est s’en dessaisir, accepter sa propre finitude et laisser place aux possibles de l’autre.

 

Les lieux dans vos écrits me paraissent très vivants – les alpages et les champs de ‘L’infime et sa disproportion’ (Epître Langue Louve) et ‘Le livre la table la lampe’ (Il y a des choses que non) mais aussi la ville grouillante avec son asphalte, ses escalators, ses trains… Vous habitez Paris, mais gardez des racines à la campagne ? Ou votre esprit est-il ces jours plutôt citadin ?

 

Mes textes voyagent en effet entre ville, mer et alpages. Comme moi. Mon enfance déjà se partageait entre le bord de la mer Méditerranée et les montagnes alpines de l’arrière pays niçois. J’ai toujours vécu dans des villes, j’habite Paris depuis des années, mais je retourne cycliquement dans une maison de mer et de campagne près d’Antibes. Là encore, j’aime les entre-deux ! Je ne pourrais pas me passer de l’agitation cosmopolite citadine, de l’énergie, de la frénésie même des grandes villes telles Paris, Marseille, New-York, Londres, Berlin, où j’ai vécu parfois des années parfois seulement le temps d’un séjour. J’en aime le rythme haletant, la population disparate qui bruit de cultures et de langues multiples, la surprise recommencée. Et je ne pourrais pas davantage me priver du silence, de la sérénité contemplative d’une relation à l’eau, au vent, aux arbres, aux bêtes, à la hauteur du ciel, à l’ample de la mer, à l’immensité de ce qui nous contient. J’ai toujours alterné ces deux mondes, celui de la ville saturé d’humain et celui d’un relatif isolement dans la nature, dans lequel j’inclus la mer, dont je ne peux pas vivre longtemps éloignée. Ces paysages maritimes ou montagnards peuplent mon écriture.

Dans tous les cas, je ne parlerais peut-être pas de « racines » car je me méfie un peu de ce terme depuis qu’il nourrit des assignations identitaires voire communautaristes. À ces thématiques politiquement ambiguës, je préfère les notions de singularité et de commun… Que nous soyons faits d’histoire individuelle et collective ne nous enchaîne pas à elle. Comme dans le conte africain de ceux de l’arbre et de ceux de la pirogue, il ne faut oublier ni l’un ni l’autre, ni que c’est avec l’arbre qu’est faite la pirogue ni que nous sommes à la fois sédentaires et nomades, que notre humanité comme notre identité sont un patchwork, une fiction en mouvement.

Nous sommes faits, nos cultures, nos identités sont faites de mémoire, mais aussi d’emprunts, de rencontres, d’influences, de mouvement et d’invention incessants. Je ne suis enracinée ni dans la ville ni dans la campagne, j’ai puisé aux deux, qui m’ont également construite, et mieux que des racines, qui condamnent à l’immobile, j’ai des jambes qui vont, viennent, marchent, me déplacent, me conduisent ici et là à la découverte et à la rencontre des autres et de moi-même. La vie est mouvement, l’écriture, comme elle, est mouvement…

 

Par la même – ou peut-être rien à voir – décrivez-moi une Claude Ber en début de carrière…

 

Je suis bien incapable de le faire ! Je peux tenter de répondre à des questions sur mon écriture même si c’est toujours avec le sentiment de quelque trahison car si j’écris en poésie – et je dis « en poésie » et non de la poésie- c’est parce que la poésie dit ce qui ne peut se dire autrement que par elle. Son commentaire, en revanche, est toujours à côté de l’essentiel, qui se dit par elle et en elle.  Je ne parviendrais pas, en revanche, à faire en quelque sorte récit de ce que vous nommez carrière et que je n’ai jamais considéré comme tel. Ecrire du poème est, pour moi, je le redis, manière d’être au monde, de l’habiter, de le vivre, de le penser. Il y a certes une histoire concrète des successives publications, de la diffusion et de la réception du poème, nullement négligeable car le poème n’existe que d’être diffusé et de circuler, mais c’est d’autre nature.

La seule chose que je puis répondre, c’est que j’ai ressenti très tôt la nécessité vitale de l’écriture, et que, comme l’écrivait Rilke dans sa Lettre à un jeune poète, il est inutile d’écrire si on peut  vivre sans écrire… Le poème fut, sans doute, initialement, une réponse à un malaise avec la successivité du langage – une de ses limites ! Je piaffais d’impatience, enfant, devant l’impossibilité du langage à rendre la multiplicité, la concomitance et la superposition en nous de sentiments, sensations, pensées, perceptions qu’on ne pouvait traduire que successivement. Le feuilletage du poème, son côté millefeuilles, sa condensation, ce que je nomme aujourd’hui sa « feuillature » de ce mot artisan qui désigne les multiples couches du verre ou du métal, me sont apparus comme une manière d’échapper à la pesanteur de la successivité du langage.

Il faudrait ensuite que j’évoque la rencontre du poème, d’abord en langue étrangère, en italien avec le Dante de ma famille maternelle émigrée de Florence,  puis en latin et en allemand, puis les « copains de génie » comme les nommait Michaux, qui de Baudelaire à Char ou Michaux en passant par Rimbaud, Villon, Hölderlin, Apollinaire, Mandelstam, Pessoa, Bachmann, Sachs mais aussi Celan, Sylvia Plath, Withman et beaucoup d’autres, tant d’autres, qui ont jalonné mon chemin… Ce serait bien long !

Et il faudrait enfin entrer dans le vif de la vie et de l’écriture, et cela ce sont mes textes qui le font. Je ne sais que leur ajouter d’autres textes dans une tentative d’aller plus près, plus loin, plus fin, plus profond, qui est, pour moi, aujourd’hui comme à l’origine, la visée de l’écriture, interrogation du monde, de soi, de notre condition. Au fond et dans quelque synthèse disjonctive empruntée à la diable et sans vergogne à Deleuze, je dirais simplement que Claude Ber à ses débuts ressemble beaucoup à celle qui écrit aujourd’hui et en diffère tout autant par le temps qui me sépare d’elle et avec lui l’épaisseur, la densité et l’intensité d’une vie comme celles d’un chemin d’écriture qui m’aura faite autant que je l’ai fait.

Extraite du livre  Paysage de Cerveau , photographie Adrienne Arth

Extraite du livre Paysage de Cerveau, photographie Adrienne Arth

 Y a-t-il des voix contemporaines qui vous intéressent en particulier ?

 

De nouveau, je ne saurais répondre parce que je suis d’une curiosité insatiable, éclectique en diable, sautant sans transition d’un texte paru hier à un Bashô vieux de plusieurs siècles. Que « contemporain » désigne, dans votre question, des écrivains vivants, je l’entends, mais certains contemporains en ce sens du terme me semblent plus éloignés que des voix disparues… La notion de contemporanéité est complexe et subjective… Sans entamer ce débat, disons que je me nourris de tout, autant de ce qui est proche que de ce qui est aux antipodes de mon travail. Je picore en tous sens et me promène dans le flot de l’écrit avec une liberté, que n’entravent ni chronologie ni souci de hiérarchie.

Cela ne signifie pas que j’apprécie tout, mais simplement que tout m’intéresse et que je suis peu douée pour les palmarès ou les controverses qui font partie de la vie littéraire, alimentent sûrement des débats féconds, mais me sont assez étrangers. J’ai publié bon nombre de poètes quand j’ai dirigé une collection de poésie, où la nécessité de choisir et de définir une cohérence est inévitable, je fais occasionnellement partie de jury de prix, j’invite tous les mois un poète sur mon site www.claude-ber.org  sans souci cette fois de ligne éditoriale ni même selon mes goûts, mais dans le seul plaisir de la variété des poèmes, des esthétiques contradictoires et du hasard des rencontres et je ne saurais pas citer à la va vite quelques noms qui en omettraient trop d’autres.

Je peux seulement ajouter qu’en ce moment je lis plutôt de la poésie étrangère. Sa diversité reflète celle du poème, la spécificité de chaque culture, celle de voix singulières loin des assignations du poème à une définition étroite ou à des parti pris inévitablement relatifs et passagers. Ou bien vous citer en vrac les livres, qui s’entassent, à cet instant, sur ma table de chevet, où voisinent Spinoza, Wittgenstein, Confiteor de Jaume Cabré, Houang Po, Li Tsi, Les lance-flammes de Rachel Kushner, Sebald, Tarjeï Vesaas, John Ashbery, Ingeborg Bachmann, Secouer la citrouille, une anthologie de poésies traditionnelles des Indiens d’Amérique du Nord, une autre de poésie africaine contemporaine, quelques revues et plusieurs livres d’art, dont les catalogues des deux expositions de Jean-Michel Basquiat et Egon Schiele, que je viens d’aller voir à la fondation Vuitton…

 

Et vos projets à venir ?

 

Il y en a beaucoup… certains déjà définis, d’autres encore en gestation. Deux livres vont paraître en 2019, l’un, chez Bruno Doucey, est une cinquième édition de La mort n’est jamais comme, l’autre, Mues, un nouveau livre qui paraît dans une édition bilingue anglais/français aux éditions PUHR, dans la collection dirigée par Christophe Lamiot. J’ai en chantier un autre livre de poèmes, qui va avoir besoin de deux, trois ans ou plus pour prendre forme. Avec la sortie d’Epître langue louve puis d’Il y a des choses que non, de cinq livres d’artistes et de je ne sais combien d’articles en quatre ans, j’ai besoin de refaire mon miel ! En chantier aussi un recueil de nouvelles et deux longs récits en prose, auxquels je travaille depuis longtemps. Sans compter d’autres livres d’artiste et en laissant de côté commandes d’articles, lectures, colloques et conférences qui commencent à saturer dangereusement mon calendrier… C’est beaucoup, mais cela se fera au fur et à mesure, parallèlement comme à mon habitude…

***

Epitre langue louve fragments 1

 Un besoin de lumière

 

…où l’homme ne loue plus les immortels

qu’en soupirant sans cesse

 Hölderlin


            De lumière             un besoin de                  lumière

dans une obscurité                      un sentiment d’obscurité

un besoin de lumière lucide         au vif argent des oliviers

d’une lumière équitable          

dans une obscurité où passe le noir de femmes endeuillées

 

un besoin d’ouvert de la lumière


            Qu’arrive-t-il lorsque la vie se déserte ? questionne-t-elle. Quand la vie se déduit d’elle-même ? Et qu’elle éclabousse ou de sang ou de larmes. Lorsque les mots vont comme chat à la litière. Pisser un jet d’urine.  Qu’il n’y a d’autre abri pour la parole que sa fuite. Un peu de sciure éparse autour de la boîte. Dans la domestication de la conscience, quoi demeure ?

Quand le regard ne tient plus qu’à un fil de désespérance il se couvre. Son soleil

démis de visage


            Dans l’eau et le sable s’inversant, l’ombre force la clarté dans la demeure de l’être

le monde, nos bouches se disputent son os

et la parole dans la nuitée de la parole, quand nul fantôme d’elle-même ne hante ironiquement la parole

c’est un grelottement

qui tressaute au bout du fil à plomb


            Elle demande : Que signifie l’absence qui s’étreint? Un trou noir de la conscience, tout son poids d’histoire l’effondrant sur elle-même? Cette conscience de chaussette retournée qu’est en ce moment la nôtre, vilaine affaire !

Et je n’ai ni mots ni main de miracle pour faire éclore à l’usé du talon

le trèfle de rédemption

            Dans le caquetage incessant des signaux et des ondes – son brinquebalement de casserole à la remorque d’un camion (un grand silence me prend. Qui lui aussi est sombre) - y a-t-il une ridelle de jour? Un répit dans la crampe des échines courbées ? demande-t-elle. Ne serait-ce qu’une lime pour rogner un coin de clarté ?

L’ongle au bout des doigts qui casse c’est la fragilité

de notre nuit

et je n’ai pas de réponse prête

(à aller comme un gant)         à ses questions


            La lumière n’est-elle que l’envers de la nuit ? demande-t-elle. Un caillot de l’immensité ?

Je dis l’immensité n’est pas l’éternité. Et c’est une pause sonore. Une respiration illusoire, mais, dans l’interstice des syllabes, se fissure quelques secondes le compact de la nuit de l’esprit

son cerne épais sur la dentelle de cette nuit légère, bleutée, cliquetante, où se penche le corps accoudé au balcon



            Elle dit : ce n’est pas ce que j’appelle nuit cette durée entre les doigts qui la déchirent. Dans le monde la nuit dit-elle mais peut-être je me trompe… 

ainsi sont les mots : dépeceurs de dépouille

et la nuit dont elle parle est un cadavre de nuit. Une insignifiance grise. Une trahison de la nuit

dans la bouche qui prononce en elle sa nuit


            Un besoin de lumière.

Même bougies ou lumignons. Leur ombre soyeuse. Presque de bête. De petit félin nocturne au poil doux. Une coquille de lune s’écrase sur elle-même. Disparue dans le feuillage du prunier. Anecdote de l’œil au jardin. Sa cueillette nocturne. Une consolation pour elle qui questionne à la périphérie de toutes choses parce qu’il n’y a pas de centre où nommer la chute de la parole dans son nom.

Quand se rompt le câble de la conscience et que sa carcasse flotte sur l’eau du bassin où va-t-elle fuyant en nous ? Qu’est-ce qui va et où se déduit-on de soi-même? demande-t-elle.

Il n’y a pas d’âme à cette exfoliation

seulement la peur et l’avidité

ou le regret de ne pas passer bras dessus bras dessous le pont d’une rivière dans la joie des amants

ou la course d’un lévrier avec son corps maigre sous son poil long

le déhanchement excentrique du lévrier afghan

et l’apprivoisement de la parole à sa surprise


            Je parle de toi                           

                                    et c’est une sorte de lumière

le vent dehors s’est tu            

Baisse la voix, dit-elle, que j’écoute la procession des fourmis sur le tronc de l’amandier.

Ce qui vit est silencieux. Souvent sans cri. Il ne naît rien de vif dans l’éparpillement qui nous submerge.

Si tu cueilles un mot à ma lèvre garde-le ! dit-elle



Elle appelle, qui répond ?

Au labyrinthe de l’oreille pas d’Ariane pour dérouler le fil.

Je suis pressée de finir ma phrase comme on finit de vivre. Dans l’encombrement pour ceux qui suivent

et une lassitude d’encore attendre

Pas de monstres cachés sous les banquettes de skaï. Tous sont en nous. Au tic tac des poitrines.

Et nous à leur mendier la place de dormir tranquille


            Pendu aux 131 portiques le clou du regard fixe la voix à la voûte

un besoin de lumière                            à hauteur de la lumière

au larynx une spirale de cendre, à l’évier celle de l’eau qui brasse miettes et épluchures, couronnes d’iris ou d’arums dans leur cornet roulé sur leur gros pistil jaune, une antenne à parole perdue, un phallus de fleurs et le pollen au pourtour de son rire dans la familiarité des mots

mais plus loin        passé le seuil de la porte         ils désertent

sur le paillasson 

en nous la poussière

de tant de pas dans l’absence de route



            Un escalier conduit dans la rue. La rue à l’avenue commerçante. Puis en banlieue. Puis, passé le périphérique, dans une campagne de chaumes.

Où allons-nous ? demande-t-elle.

Des crêtes de clarté se ruent à la pupille et je regarde sans voir. Plutôt, j’écoute, yeux fermés, le vide de la rue le soir

ou un à peine de brisé dans les blés

sous le vrombissement de l’autoroute

Parfois rivières, prairies, montagnes, glaciers, lacs, forêts surgissent à l’arcade, dit-elle. Amples. Dans une bouffée miraculeuse. Un panier de vie. Puis ils s’effacent

et demeure le défigurement



            Souffrir n’est pas savoir. Pas même une échappée verticale

c’est                 simplement                  inutile

force et beauté sont sans promesse     ni quête

                        seulement                    à main nue

le cœur bat sous le clapet des côtes

horloge intime qui ne porte nul autre ailleurs que celui du temps qui s’écoule

lueur minime entre les pousses

la terre labourée et son écorce sèche à l’arête des sillons

Il n’y a pas de quoi désespérer, je dis, posant la bêche contre mon genou, ce n’est qu’une vie avec ses colères, ses craintes, son tâtonnement
et, à chercher le vrai, elle peine à poser en elle l’assise, genoux croisés en posture de yogi avec juste une crampe de ligaments à la torsion de la cheville remontée sur le mollet et droite la colonne d’air qui va du ventre au centre du crâne, bien ouverte pour que s’expulse l’âme vers son envolée et sa sagaie de sarbacane je la souffle par les pores.

Sages les maximes de sagesse mais, au delà de leur fraîcheur au front

rien que la serviette humide de sueur roulée sur la chaise

            Une voix pulse en tout ailleurs son besoin de lumière en bout de langue comme les 22 lettres à celle du patriarche, paroles à respirer quand le souffle est court et l’espérance un effort trop grand pour une fatigue quotidienne qui monte marche à marche les escaliers dans la lassitude et parfois l’amertume

un besoin                     de                   

et son hamac tendu
où s’allonger dans le pépiement des geais et des mésanges

le métronome du pic vert comme

une façon oiseau de dire toi

dans l’épaisseur du monde


            Vers où cette écoute de l’entier de tout ? demande-t-elle. Est-ce qu’elle suffit à chasser les ténèbres ? À assécher le sang, à laver la souillure de nos croyances ? À ramener taper au carreau le bonheur d’exister ? Qui déchirera la rétine de nuit qui rabat nos visages sur leurs rides et quel mazout pour l’hiver de la lumière ?


Qui serons-nous et serons-nous dans dix millions d’années têtes pendues à l’encolure de l’oubli ?
 

            Un coup de lumière

comme un talon frappant la vase d’un fond de lac, nageoires déployées, mon cœur, dis, ma vie, tout à coup, le ciel pour nous et la lumière égale sans déduction 

même si l’eau est muette

tout à coup      la nudité des corps

et une souveraine indécence               tout à coup      dressée

tout à coup      l’espace

et le souffle aux 77 noms dans les nombrils accolés 

Nos lèvres portent la malveillance des dieux et leur malédiction, qu’ils s’écroulent à jamais dans les ronciers, sceptre en gloire émergeant des joncs et des iris

bus par la boue de nos bouches nos dieux décapités


            Une pomme sure tombe dans la flaque du tronc arrosé. Elle s’y lave de tout avenir. Et va pourrir dans l’eau. À moins que des doigts ne la ramassent. Un hanneton se faufile par les talures de la peau, son goût de pulpe mûre sous le palais tiède de chaleur et d’eau croupie. 

Un canif de lumière

pour détacher le pétiole du fruit

nos dieux de notre humanité et faire nuit paisible

dans l’odeur d’aloès et d’eucalyptus

le blanc de la mer et son chemin de lune 

qui ne mène qu’à son scintillement d’étoiles humides

Orphelins enfin

peau de caïman posée sur le fauteuil en simple robe de chambre

et pas d’autre mystère à explorer que

celui des paupières qui se ferment


            Dans le chant celui de la langue coupée

à l’œil le guet

entre mérite et démérite le fléau de la règle pèse les mortels

et la voix taille les mots dans leur attente.

Ce soir là, dit-elle, ainsi commence l’histoire et sa fin reste intacte. C’est un timbre d’alto. Une note aigue de klaxon. Un sifflement de bise. Un roulement de tari. Ma tête sur le billot, il n’y a rien qui ne soit faux dans nos histoires, rien qui ne soit vrai dans nos fables

Cycliquement, des hommes en décapitent d’autres ou enterrent leurs femmes dans le sable. Simplement comme on troque un tissu. Comme on barde une pièce de bœuf. Sans remords ni inquiétude. Ni sauvagement. Ni innocemment. Parfois dans une sorte d’extase de la mort. Mais le plus souvent communément. Un vieil héritage de raptor et de tyrannosaure. Et ceux que ça révulse se figent dans une stupeur hébétée d’herbivore.

Aux questions des questions. À l’humain l’inhumain. Deux coques de castagnettes tintinnabulent l’insignifiance et le terrible.

Vers où allons-nous dans l’aveuglement et l’indifférence? demande t-elle.

Et c’est une voix d’enfance qui murmure à ses lèvres, car pour le reste

c’est groin de porc par où transite la parole


            Un chiffon de lumière

pour faire rendre gorge à la malédiction


et que vibrent d’autres cordes que celles des pendus dans l’intact invisible du vide 

un besoin       de terre sur nous

pour enterrer l’entier de notre histoire

          d’une terre lourde. Charnue. Sexuelle. D’une belle terre ventrue de femelle, d’une bonne terre de mâle couillu se remettant au monde dans le poil du seigle de mer

et nous avec

cul lavé par le jusant

Un besoin               de tympans pour écouter la lumière

 (sa voltige de photons et de quarks, son petit pas menu quand, à l’aube, un pied de fillette trottine sur les taches de jour glissées dans la pénombre)

et que les yeux se ferment au désastre de voir


Un événement                           une annonciation sans miracle

une éternité sans suite     

enfin la fin

et la mamelle de la terre retournée sur elle-même en récipient mental – concept où déverser un dé de connaissance – même si au fond du bol c’est la lie d’un vin de jouvence déjà bu

Trop tard pour une écoute

mains en conque autour du lobe

ohé vivants, de quel côté du réel posez-vous le mot qui le dit ?

L’effroi et la terreur ne sont que nôtres, ailleurs la nuit est douce, l’argile meuble, le lumen des galaxies continué


            Pour l’intervalle où se love une vie en bolet sous la mousse, il suffit d’un rai de lumière griffant la vitre – les étoiles trop loin pour faire signe –,  de la lueur d’un lampadaire, d’une allumette, de l’aura bleutée d’un téléphone, de la rencontre de phares et de lucioles giclant écrasées contre le pare-brise, où les essuie-glace nettoient leurs traces rosâtres, pour que les ordres se mêlent de nouveau et que ne se puisse séparer ce que nous sommes de ce que nous sommes.

Une voix dit je t’aime dans le portable coincé entre la joue et l’épaule tandis que les mains s’affairent à nettoyer les cadavres d’insectes grésillant sur le capot.

Et c’est ainsi

même si les mots préfèrent papillonner autour d’une même corolle – et ce serait chanson de la prairie aux coquelicots – ce n’est pas et il se pose tout ensemble l’ensemble de tout. Les aulnes avec leurs tarins. Le jabotage des pigeons avec leur carcasse mangée de fourmis rouges dans les poubelles des squares. À l’arrière-train du langage un âne peut braire de passion.

Paix dans l’engorgement des paroles impatientes, rien ne dit rien de plus qu’une existence et sa limpidité circonscrite à l’infime et au vaste.


En marche ! Au trot !

La mort sent le formol et la viande avariée

la guerre l’excrément et les gravats de placoplâtre

le peu de chair qui reste aux lèvres égrène encore un mantra de baisers

petit serpent véloce, viens, viens piquer le sein dénudé
que le nom disparaisse dans la chair

nimbus chargé de pluie quand rien n’aura plus lieu de ce que je connais et

ce sera       la délivrance

            Grelottent les cloches au cou des mules. L’abattoir n’est pas plus loin que le sommet. Ils se rejoignent dans l’union trismégiste des contraires.  La bouse de bique sera changée en or par Nicolas Flamel et le chemin des cimes s’ouvre sur la Montjoie des pérégrins. La force de l’amour nous fera tous renaître entre les lèvres roses de l’orchidée pyramidale.

Elle demande : Qu’est-ce que tu racontes ? Je caresse sa joue du regard, allant le dit à son attente inventive, au clinamen du visage, nos voix couchées en nous

avec l’envie de vivre comme un mot sur la langue

à déglutir les multiples de l’univers

pour un repos repus et consumé


            Dans le pré une pie. Sur la table les œufs, la ciboulette, le pot de lait et une pincée de farine. Une cuillère de bois pour touiller le tout d’une rotation rapide du poignet. L’huile fume dans la poêle. Il se murmure encore quelque chose au col de l’horizon, dans ses plis de rayons délavés accueillant l’indicible, mais rien n’éclot sans aile au nid de dire.

Deux pierres bâtissent deux maisons et sept pierres plus de cinq mille, c’est à partir de là qu’il faut compter.

Admettons que nos paroles aient force de quasar dans une langue où les langues finissent

qu’elles suffisent à inventer d’autres soleils avant que le nôtre ne vire naine noire


Je passerai mon besoin de lumière au ressassement de la langue jointe grain par grain à elle-même

à démêler la  filasse noueuse des bouées                   

à tondre la plume des oisillons pour un duvet d’innocence

mais ce que j’invente ainsi de ma vie a déjà eu lieu

il lui reste l’éternité pour se défaire


demain s’en va pour me rejoindre

ici        maintenant     un corps penché à la fenêtre   

écoute la nuit

son besoin de lumière en elle             

s’assouvit

 Claude Ber


Au sortir d’un double cursus lettres philosophie, Claude Ber a enseigné dans le secondaire et le supérieur, dont à sciences-po. Auteure d’une vingtaine de livres (poésie, textes de théâtre créés en scène nationale et recueils de conférences), elle a reçu le prix international de poésie Ivan Goll ainsi que la Légion d’honneur pour l’ensemble de son parcours, marqué aussi par un engagement pour les droits humains. Traduite en plusieurs langues, Claude Ber donne lectures et conférences en France et à l’Étranger. Parmi ses derniers ouvrages: La Mort n’est jamais comme, Il y a des choses que non, Ed. Bruno Doucey. Site : www.claude-ber.org

Elodie Olson-Coons est écrivaine, rédactrice et correctrice dans l'édition. Ses textes ont été publiés dans diverses revues et anthologies internationales, dont 3:AM Magazine, minor literature[s] et [PANK].  Elle habite actuellement La Chaux-de-Fonds, en Suisse, où elle travaille à la rédaction de son premier roman. thesecondpen.com

Adrienne Arth, photographe-plasticienne, expose depuis une dizaine d’années en France et à l’Étranger en galeries, salons, parcours artistiques et expositions collectives. Sous son nom de Frédérique Wolf-Michaux (comédienne, chanteuse, metteur en scène) sa carrière artistique est, par ailleurs, marquée par trente ans de créations théâtrales et de collaborations avec des musiciens, des plasticiens et des poètes. https://adriennearth.com/

Photographies: Adrienne Arth

Editée par Madeleine Maillet